Souvenirs d’enfance

Les cahiers de Lécaillé ! Ce titre n’aurait pas surpris ceux qui ont déjà dévoré ce bouquin tout rouge. Rouge vif, comme les joues d’un enfant qu’on surprend en train de faire une grosse bêtise.

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L'Echo du Pas-De-Calais(juillet/août 2010)
Souvenirs d’enfance

L’Écho du Pas-de-Calais n°110

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L'Avenir de l'Artois

(28/07/2010)
« Un hommage à mes racines »

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Quelques extraits

p98

Souvenirs d'enfance p98JULIEN LE MARECHAL-FERRANT
Parfois, sur le chemin de l’école, Madame Sévin (Léonie)
guette notre passage sur le seuil de sa porte. Quand on parvient à sa
hauteur, elle nous tend une boîte de sucre Candy avec autant
d’amour que s’il s’agissait d’un coffret de pierres précieuses. Sauf
que les pierres précieuses, elles brillent dans ses yeux : deux petites
billes lumineuses en or massif. Parfois, elle nous offre une sève de
pin. Déposée sur la langue, le bonbon piquant fond divinement dans
la bouche et nous dégage la gorge et les bronches pour le restant de
la journée.
A peine prend-on congé d’elle que nos pas sont rythmés par
les bruits soutenus, provenant de la forge voisine de Julien Vaast,
le maréchal-ferrant. Dans les parages, on entend parfois le bruit sec
et assourdissant de son marteau retentir sur l’enclume. On s’arrête.
On lui souhaite le bonjour puis on le regarde travailler. Le béret
vissé sur le crâne, Julien besogne à sa tâche sans relâche, affairé à
curer et ferrer l’un des dix chevaux du village.
Paraît qu’on ferre les chevaux depuis le IXe siècle alors
Michaud perpétue la tradition ! Ancien officier de l’armée
française, il s’est reconverti dans le métier sur le tard. Aux
alentours de la maréchalerie, ça sent fort l’odeur âcre de la corne
brûlée et le crottin de cheval chaud et fumant.
A tour de rôle, Georges, Michel, Jules et Daniel… (enfin,
tous les cultivateurs du village) cheminent avec leur cheval jusqu’à
la forge avant de l’attacher à l’anneau de fer, scellé dans le mur de
briques rouges. On est tellement habitués à croiser les chevaux
sellés, harnachés et attelés que, complètement dépouillés de leurs
armatures, ils paraissent nus.

p99

Souvenirs d'enfance p99Après avoir délié l’animal, Julien le guide dans le box à
l’aide d’une corde. Le cul faramineux du cheval nous fait alors
face. Et son zizi, me direz-vous ? J’y viens, mon cochon (et ma
petite cochonne). Outrageusement exorbitant, il pendouille jusqu’à
terre et racle même le sol. Monstrueux ! Pourtant, en matière
d’attributs, je peux vous assurer que le baudet n’a rien à envier au
cheval, il est aussi très bien pourvu par dame nature. Le baudet ne
désigne-t-il pas, en langage familier : l’âne mâle, c’est-à-dire
l’étalon de l’ânesse ? Ah ! Je crois que je m’égare un peu.
Revenons à Julien si vous le voulez bien.
Julien connaît son boulot jusqu’au bout des ongles. Après
avoir enfermé le cheval dans le box, il lui brosse la robe avec un
gant et l’entretient avec une étrille. Puis il le sangle, à hauteur du
pied fissuré ou malade, et entreprend de le curer.
Les jambes protégées par un tablier de cuir marron qui lui
tombe sur les chevilles, le butoir dans une main et le rogne-corne
dans l’autre, il enlève la partie abîmée, nivelle, nettoie le sabot et
perce les étampures à l’aide de la pointe à section. Il dit qu’une
corne mal taillée provoque un inconfort et entraîne des
conséquences sur la mécanique de l’animal. Alors, il gratte et gratte
encore jusqu’à la partie dure de la sole effritée puis la protège en la
badigeonnant de goudron, un goudron noir et brillant. Parfois, la
bête renâcle et tape sur le sol, montrant des signes évidents de
nervosité.
Julien plonge ensuite les fers dans la lave bouillonnante. Il
attend que le métal monte en fusion et devienne parfaitement
malléable pour le travailler. On dirait que ses yeux sont grillés par
les étincelles provenant du fond de l’atelier. A l’aide d’une longue
tenaille à bouts plats, il arrache au brasier le fer incandescent qui se
noircit au contact de l’air. Puis, en quatre coups de marteau, il
façonne la pièce métallique sur l’enclume pour l’adapter à la corne
de l’animal.
Il peut commencer alors à le ferrer. Il applique le fer fumant
sur ses lourds sabots emprisonnés et plante ses clous à tête carrée

p117

Souvenirs d'enfance p117BÉNONI CARPENTIER
Bénoni Carpentier, c’est un monument à Achicourt. Un
colosse, une montagne, un géant. Imposant et tellement grand qu’il
devait se baisser pour franchir la petite porte étroite de la sacristie.
Nous, tout petits, petits à côté de lui.
Bénoni a été le curé de la paroisse Saint-Vaast pendant 57
ans (de 1936 à 1993). Il succéda à l’abbé Delfosse à l’âge de 33
ans (l’âge du Christ !) et battit le record de longévité du curé Hatté
dont la cure dans la localité dura 49 ans (de 1719 à 1768). Le curé
Hatté (ça ne s’invente pas de porter un nom pareil quand on est
curé) décéda dans le village à l’âge de 84 ans et fut inhumé dans
l’ancienne église.
Bâti comme une cathédrale, Bénoni était une véritable force
de la nature. Une armoire à glace. Un bloc de granit. Solide comme
un roc, il était immense et occupait tout le choeur. Quand il
s’avançait vers nous, on aurait dit une montagne en mouvement.
S’il impressionnait par sa haute stature, Bénoni impressionnait
aussi par son talent de tribun. C’était un homme de conviction, un
peu cabot sur les bords. Figurez-vous qu’un jour, il sacrifia les
peintures qui ornaient le mur entourant le choeur en les recouvrant
de lambris, tout ça parce que les tapisseries détournaient l’attention
des fidèles quand il cherchait des yeux leur regard (je vous jure que
c’est vrai, vous pouvez vérifier sous les lattes). C’est dommage,
parce que ces fresques originales (qui immortalisaient la scène de
la Cène) constituaient la seule richesse de cette église dépourvue
de charme et construite dans les années 19257. L’architecte qui

7 En remplacement de l’église, bâtie dans l’ancien cimetière et détruite
pendant les bombardements de la guerre 14-18.

p147

Souvenirs d'enfance p147NOEL
Mais tombe la neige – impassible manège. A Noël, le
premier et le plus beau des cadeaux pour les enfants, c’est la neige.
Le nez collé au carreau, je la regarde tomber, compacte et drue, à
gros flocons discontinus. Elle s’éparpille et papillonne dans un ciel
blanc immaculé. On dirait que la plaine a retrouvé sa pureté
originelle et que cette lumière d’un blanc intense a quelque chose
à voir avec l’éternel. Pas la moindre trace d’un migou ou d’un Yeti.
Seuls, les pas d’un chat et les griffes d’un oiseau ont laissé leurs
empreintes. Un rouge-gorge n’hésite pas à braver le frimas pour
picorer un quignon de pain, jeté par maman, ce matin. Un
troglodyte mignon, inspecte un tas de bois puis se pose sur le
rebord de la fenêtre (le troglodyte, on dirait un gros oeuf tout plein
de plumes).
J’enfile mon manteau et pointe le nez dehors. « On ne fait
pas du feu pour les rues », dis-tu. Tu as raison, le feu, c’est pour la
maison. De gros flocons voltigent et puis se figent sur les branches
des arbres, scintillant comme des candélabres. Le vent vif me
rougit les oreilles et me glace le pif. Après une brève incursion
dans le jardin, je rentre me réchauffer près de l’immense cuisinière
blanche en fonte qui emplit d’une odeur chaude le bas de la
maison. Et pour que la chaleur se répande partout, les portes des
chambres restent ouvertes.
Après avoir ôté le cercle brûlant de la cuisinière avec un
pique-feu, maman enfourne des boulets de charbon dans le trou
béant, laissant apparaître des flammes rougeâtres et vacillantes.
Elle les ranime en actionnant énergiquement le tison puis récupère
les cendres avant de les répandre sur la neige. Contraste
saisissant. La cuisinière sert aussi bien à la cuisine qu’au

p170

Souvenirs d'enfance p170LE POT-AU-FEU DU DIMANCHE
Ah ! le fameux pot-au-feu du dimanche avec le traditionnel
os à moelle. Quel régal ! Commençons par le commencement : sa
cuisson ? Eau froide ou eau chaude ? Toi, tu dis que c’est selon
que l’on privilégie le bouillon ou la viande. La première formule
qui consiste à verser de l’eau froide et à porter à ébullition
doucement donne un meilleur bouillon. La seconde « à chaud »,
qui consiste à plonger la viande dans de l’eau en ébullition, la saisit
immédiatement et la rend plus moelleuse. Toi, tu optes pour le
consensus (ça te ressemble bien). Tu plonges à froid les viandes les
moins nobles (type : les viandes grasses et gélatineuses) qui
donnent le goût au bouillon et tu ajoutes dans le bouillon
bouillonnant les morceaux de choix comme le gîte ou le
jumeau (eh oui, le jumeau est un morceau de choix, que vous le
vouliez ou non !)
Sitôt que la viande a bouilli, tu écumes en surface puis tu
sales alors l’eau ! Deux cuillerées de gros sel ! Tu ne sales jamais
l’eau avant parce que tu sais très bien que le sel fait sortir le sang
de la viande et lui retire de sa saveur. Ensuite, tu poivres et tu
ajoutes un beau bouquet garni, mais attention, pas le petit bouquet
de rien-du-tout-ringningnin-peau-de-chagrin du genre thym-laurier
mais un vrai bouquet avec tout le tintouin : branche de céleri, vert
de poireau, persil, gousse d’ail et bien sûr un oignon piqué de deux
clous de girofle pour parfumer le tout.
Ensuite, tu plonges, dans l’ordre, parce que les temps de
cuisson sont différents : les carottes, les navets, les poireaux et
enfin les pommes de terre. « Plonger les légumes les uns après les
autres préserve leur saveur et distingue leur goût », assures-tu.

p173

Souvenirs d'enfance p173LA RAGE DE DENTS
Enfant, très souvent, mal de dents. Récurrent, obsédant,
déprimant. Sucreries, bactéries : dents gâtées, dents pourries.
Grosse carie qui vous plombe le temps et vous pourrit la vie.
La rage de dents, elle vous prend n’importe où et n’importe
quand. Tout à coup, vous avez un énorme trou dans la dent. Un
cratère. Un volcan qui vous fout dans le crâne un satané boucan.
Alors, pour tenter d’apaiser la douleur, je compresse la langue sur
la gencive et mords l’intérieur de la joue mais la douleur insiste,
persiste, résiste. Alors, extraire le sang et le pus avec la langue. Ca
y est, ça sent le pus, ça pue le sang. Je suce ce jus acre et jaunâtre
en raclant le creux de la dent. Enfin, ce qu’il en reste. Puis,
j’appuie fortement la joue avec le poing pour tenter de dégonfler la
chique anarchique qui gonfle, qui gonfle et gonfle encore. Ma joue
a triplé de volume. Pas de pot, tout se paye : on dirait la mâchoire à
Popeye. J’ai la bouche de traviole et une tête à exhiber à la foire du
Trône. Je bouche le trou avec une mie de pain pour tenter
d’étouffer la douleur. Je bouche, je blinde, je plâtre. Je calfeutre, je
cimente, je colmate. Mais la douleur continue de me pulvériser le
crâne comme un furieux marteau-piqueur.
Je sais, j’ai eu tort Hector, j’ai trop péché par gourmandise.
Je me suis trop bâfré, goinfré, empaffé, empiffré de gâteaux. J’ai
trop croqué de chocolats, de sucres Candy et de sucres en
morceaux. Trop mâchouillé de Mistral gagnant et de coco Boer. De
bâtons de réglisse et de zan. Trop sucé de sucettes à l’anis
d’Annie ! Trop mastiqué de bonbons fondants et de caramels qui
se coinçaient dans le creux de mes dents. Trop machuqué de
carambars et de bonbons Lutti. Trop mâchonné de chewing-gums
et de gros malabars. Trop croqué de petits oeufs de Pâques. Des

p190

Souvenirs d'enfance p190LE PECHER
Pour vivre heureux, on vit souvent perchés, suspendus aux
branches du pêcher. Bien plus près du soleil et des étoiles. Légers,
légers, légers. Toujours prêts à hisser la grand-voile. A voler,
bondir, planer, voguer, portés par le souffle du vent.
A cheval sur la première branche, on galope comme Joss
Randall, un revolver à la main, à la poursuite de bandits
imaginaires.
A califourchon, une branche plus haut, on ferme les yeux et
on s’embarque dans la carlingue de l’avion de Tanguy et
Laverdure : Les Chevaliers du Ciel. On décolle et on s’envole audessus
des feuillages, soulevés par le vent, dans le remous des
branches comme en apesanteur. Lorsque le vent souffle en
furieuses rafales, on se hisse carrément à la cime de l’arbre et on
rêve tous les deux de conquérir l’Amérique. Prendre le large.
Toutes voiles dehors. Fendre les vagues dans une rumeur d’Océan.
Chahutés, ballottés, tourmentés par une mer agitée.
Parfois, on joue à La Piste aux étoiles, aux acrobates, aux
trapézistes et à Tarzan. Moi, je sais très bien imiter le cri de Tarzan
: « yoo hoo hiho hiho hiho hihooooo ! » Pas mal hein ! Mieux que
Johnny Weissmuller (sûrement meilleur que moi néanmoins à la
nage encore qu’on ne puisse comparer deux époques). Vous avez
remarqué que dans les films de Tarzan, il y a toujours des
expéditions de blancs civilisés qui, dans un élan de générosité,
secourent des sauvages, complètement ahuris, qui disent : « Merci
Bwana ! » Nous, on ne la ramène pas trop quand on est juchés sur
nos éléphants (constitués de six caisses superposées) parce que je
ne vous dis pas les dégâts quand on se casse la figure !

p192

Souvenirs d'enfance p192MARCEL ET JEANNE
Certaines après midi s’étirent sans fin. Assis en tailleur sur
les cabanes à lapins, on les passe à regarder Marcel et Jeanne
cultiver le champ voisin.
Jeanne a un regard doux et bienveillant. Profondément
humain. Profondément aimant. Elle parle peu et ses yeux disent
mille choses que sa bouche ne dit pas. Marcel a le visage buriné et
des yeux bleus rieurs. Faut voir comme ils sont bleus, ses yeux,
d’un bleu javellisé tellement bleu qu’on dirait qu’ils sont blancs.
Brave et vaillant, Marcel porte sur son front les griffures de
la vie et promène sur son visage un sourire discret. Quelque peu
me les
cow-boys des films du dimanche après-midi. Vous vous souvenez
de Rio Bravo, eh bien, Marcel, il a une dégaine à la John Wayne.
Les jours de semailles, il répand à la volée, d’un geste régulier, les
semences de blé sur la terre ocre et souple à la manière de tante
Berthe quand elle lance des poignées de graine à sa volaille.
Chacun de ses gestes précis et lent ne pèse pas plus que le
précédent. De temps en temps, il relève sa casquette, s’essuie le
front et repart au combat.
Parfois, il nous tend un morceau de sucre afin qu’on le glisse
entre les lèvres grises de son cheval. Sitôt que l’animal le saisit,
Marcel lui flatte les flancs en lui murmurant dans l’oreille des mots
gentils.
En fin d’après-midi, on descend des cabanes pour donner à
manger aux lapins. Le nez frémissant derrière la porte grillagée de
leur clapier, ils attendent impatients les brassées de pissenlits. Sitôt
qu’on leur jette, ils étouffent un bref instant puis réapparaissent.

p195

Souvenirs d'enfance p195AVENTURE EN PLAINE NATURE
Je suis né dans les blés comme les cailles et comme elles,
j’ai passé le plus clair de mon enfance au milieu des champs et des
pâtures. Dès que possible, sensibles à l’appel des cousins (Patrick,
Régis, Jean-Marc, Murielle et Pierrette), on court les rejoindre en
haut du jardin.
Au-delà du verger de Monsieur Caupain, la plaine s’étend à
perte de vue, s’ouvrant sur des chemins de terre, des champs de
blé, d’avoine et de luzerne et de vertes pâtures. Un bosquet pointe
à l’horizon et puis, un peu plus loin : le bois de Wailly. Après,
c’est la fin du monde.
Combien de fois, ai-je parcouru ces chemins d’aventure,
serpentés et poudreux. Il me plaisait d’imaginer que des bandits
(de grands chemins) avaient pu les emprunter à cheval ou à pieds
avant moi. Peut-être, avaient-ils détroussé des voyageurs
imprudents, revenant de Wailly ou en partance pour des villages
alentour.
Les jours sans école, cet espace de liberté, ouvert à tous les
vents, devient notre Eldorado et le sentiment d’une intense liberté
nous saisit, loin des regards contraignants des adultes. De bon
matin, on part à la Conquête de l’Ouest sur les traces de Buffalo
Bill dans un bonheur total et c’est La Chevauchée fantastique et La
Poursuite infernale, sans cesse recommencées.
On trotte, galope, cavale sur des chevaux imaginaires à la
conquête des meules de paille. Après s’être emparés des lieux, on
repousse les assaillants qui montent au combat et espèrent nous
déloger à grands coups de bottes de paille. Seconde après seconde,
les ballots se désagrègent sous les assauts répétés de nos luttes
acharnées. C’est Alamo, Fort Apache, Fort Sumter. Cochise,

p211

Souvenirs d'enfance p211LES COURSES DE COUREURS
Assis en tailleur, à quatre pattes ou allongés par terre, avec
Philippe, on passe des heures à faire avancer nos petits coureurs,
un par un, sur le carrelage de la cuisine ou de la salle à manger.
En cyclisme, quatre nations tiennent le haut du pavé :
l’Italie, la Belgique, l’Espagne et la France. Les champions italiens
ont des noms aux accents chantants : Felice Gimondi, Marino
Basso, Vittorio Adorni, Giani Motta… Les coureurs belges sont
plutôt dans le…vent avec Van Looy, Van Springel, Van Neste,
Van Ryckeghem … Les Espagnols, à l’aise dans la montagne, se
nomment Bahamontes, Jimenez, Gonzales, Perez-Frances… Et les
Français, me direz-vous, eh bien les Français portent des noms
bien de chez nous : Jean-Pierre Genet, Roger Pingeon, Lucien
Aimar, André Delisle et surtout Raymond Poulidor et Jacques
Anquetil (les frères ennemis). Philippe supporte à fond Anquetil et
moi, je soutiens à mort Poulidor.
Alors, au moment de jeter les dés pour faire avancer
Anquetil, Philippe a le chic pour te les trafiquer. Je vous jure que
c’est vrai. Il les secoue vigoureusement dans ses mains jointes en
les entrechoquant comme des osselets pendant au moins dix
secondes et les éclate contre le carrelage. Les dés n’en finissent pas
de rouler avant d’afficher un super gros score : 10 ou bien 11. Pire
encore : 12. Lorsqu’ils indiquent 12, nos règles permettent à
Philippe de relancer un dé et d’ajouter les nouveaux points aux
douze déjà acquis. Une sorte de bonus. Je ne vous dis pas le bond
que fait Anquetil. Il s’échappe et prend deux minutes d’avance sur
le peloton en un seul coup (un écart de deux carrelages entre deux
coureurs équivaut à dix secondes de retard au décompte final).
Quand vient le tour du malheureux Poupou, vous pouvez très
bien ne pas me croire mais je n’invente rien et je vous jure que

p250

Souvenirs d'enfance p250Un beau jour ou peut-être une nuit – Près d’un lac-Je
m’étais endormi – Quand soudain semblant crever le ciel – et
venant de nulle part – Surgit un aigle noir …
Premiers secrets, premiers émois et moi et moi, autour du
feu de camp à fixer secrètement son visage et ses longs cheveux
bouclés noirs. Intrigué. Subjugué. A cet instant précis, je veux lire
dans ses pensées. Deviner le sujet de ses songes. Je ne sais pas
pourquoi mais une partie de moi l’aime déjà beaucoup et mes yeux
en disent long sur mes intentions. Je le fixe pour mieux accaparer
son attention. Ça, c’est un de mes pouvoirs magiques, quand je fixe
quelqu’un, il finit toujours par capter mon regard persuasif. Sans
blague, c’est vrai ! Ca ne rate pas. Il plante ses yeux dans les miens
et esquisse un sourire discret. A sa façon de promener son regard
sur moi, on dirait qu’il s’intéresse à ma personne. Si ça tombe, il
m’apprécie un peu. Pas sûr. Moi, je l’aime déjà beaucoup, il faut
être miro pour ne pas s’en apercevoir. A me suffire de le regarder,
mon coeur bat follement et ces battements affolés semblent provenir
des ailes d’un oiseau enfermé dans cette petite cage de muscle et de
sang battant la chamade. On ne cueille pas l’amour comme on
cueille sur le bord du chemin, un oiseau qu’on met en cage chante
Nana. Moi, je lui chanterais bien : « Je voudrais dormir près de toi »
de Frédéric François. Je vois que vos têtes se dé-com-po-sent rien
qu’à entendre le nom de Frédéric François. O.K., c’est pas Ferrat
chante Aragon : « Que serais-je sans toi » ou « Aimer à perdre la
raison » et alors ! Moi j’aime bien cette chanson parce qu’elle
exprime exactement mes sentiments du moment. Il y a comme ça,
des refrains de chansons populaires qui reflètent parfaitement vos
états d’âme. C’est le cas (ne riez pas, j’ai même acheté son 45-
tours). Si vous insistez, je vais vous interpréter « Laisse-moi t’aimer
toute une nuit » de Mike Brant et vous aurez gagné. Parce que moi
des chansons comme ça, j’en connais des tonnes (je l’ai déjà dit et
je le répète). Vous aussi, peut-être, que vous associez certainement
à des bons souvenirs (de Mike, je préfère quand même : « Dislui
»).

p285

Souvenirs d'enfance p285Dans le parterre qui entoure la maison, tu plantes et tu
repiques du muguet, des tulipes, des pensées et des roses. Parfois,
je te surprends à contempler une rose éclose, au faîte de son éclat.
En mai, les brins de muguet aux clochettes toutes blanches
dégagent une odeur entêtante et les pensées, bordant l’allée
centrale, étalent fièrement leur corolle au soleil. Un papillon volette
à l’aveuglette au-dessus d’elles. Il hésite et s’affole et tremble et
puis se trouble. On dirait qu’il se frôle à des murs invisibles et qu’il
reprend son vol léger vers d’autres cibles. Dans un élan de vie et
dans un souffle d’air, il suit sa destinée, fragile et solitaire. Les
papillons, quand on les voit danser, c’est de la pure pensée. Leurs
ailes sont des battements de cils, fragiles et graciles.
Dans les arbres, quand les oiseaux saoulés de lumière se
chamaillent en chantant, tu dis qu’ils fêtent le printemps. Peut-être
célèbrent-ils la beauté éphémère du cerisier en fleurs dont
l’éblouissante floraison offre une avalanche de fleurs blanches
avant de regorger de cerises en été. C’est bien connu, les cerises se
dégustent sur les cerisiers lorsqu’elles sont rouges et juteuses.
Désireuses d’être goûtées. Au bord des lèvres, elles explosent en
bouche. Christine et Patricia s’en ornent les oreilles et nous, on fait
pareil. Parfois, tu prépares des bocaux de cerises à l’eau-de-vie
pour le nouvel an. Les cerises, toutes ratatinées et un peu surettes,
ressemblent aux visages rabougris des vieilles bigotes grignotes qui
potinent et cancanent le dimanche à la sortie de la messe.
Quand j’étais petit, je croyais que je pouvais avoir
l’appendicite en avalant un noyau de cerise. Je croyais aussi qu’un
cerisier pouvait me pousser dans le ventre. Quand on est petit, on
croit à des trucs pas possibles Par exemple : que les mamans, c’est
éternel. Je croyais aussi que les araignées pouvaient entrer dans
mon corps par mes oreilles et mes narines. Remarquez, je faisais
bien de me méfier parce que j’ai appris dernièrement qu’un chinois
a vécu pendant cinq années sans le savoir avec une sangsue de dix
centimètres dans son nez. Suite à des saignements continus